Thèse 1.0Thèse 1.0

B Dans la réalité, une guerre qui reste loin de l'extrême

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ISelon Clausewitz, la guerre est « un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l'adversaire à se soumettre à notre volonté », « la continuation de la politique par d'autres moyens »

BDans la réalité, une guerre qui reste loin de l'extrême

1La guerre absolue est un concept que la réalité écarte presque toujours

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre I, chapitre 1

6. Modifications dans la réalité.

Ainsi, en se maintenant rigoureusement dans les limites abstraites de la notion de la guerre, l'esprit ne trouve de repos que lorsqu'il en arrive aux extrêmes, par la raison que, conflit de forces abandonnées à elles-mêmes et qui ne suivent d'autres lois que celles de leur nature, la guerre n'est elle-même qu'un extrême.

Si donc, partant de son concept abstrait, nous cherchions à déterminer le point absolu vers lequel les fins de la guerre doivent tendre ainsi que les moyens qui y doivent conduire, les influences réciproques constantes que nous rencontrerions nous conduiraient incessamment à des extrêmes qui ne seraient qu'un jeu de notre imagination, et reposeraient à peine sur quelques subtilités logiques. Si l'on voulait enfin, isolant tous les obstacles d'un trait de plume, s'en tenir rigoureusement à la conséquence logique qu'il faut incessamment tendre à l'extrême et s'efforcer de le dépasser, on n'en arriverait qu'à édicter une loi écrite sans application possible dans la pratique.

Clausewitz tire ici la conséquence de ses trois réciprocités : si l'on suit la logique de la guerre jusqu'au bout, rien ne l'arrête, et elle n'est qu'un extrême. Mais aussitôt, il prévient que ces extrêmes ne seraient « qu'un jeu de notre imagination » : une règle tirée de cette seule logique, qui effacerait d'un trait de plume tous les obstacles du réel, ne pourrait jamais s'appliquer.

Cette guerre poussée à l'extrême, qu'on appelle la guerre absolue, est donc un concept : la guerre telle qu'elle serait si rien ne la retenait.

Clausewitz voit cette guerre où la montée aux extrêmes est illimitée comme presque impossible dans la réalité. Pour mieux comprendre en quoi, malgré la nature de la guerre qui pousse à une violence illimitée, cela n'arrive presque jamais dans la réalité, reprenons l'image du duel entre les deux hommes.

Admettons qu'on mette deux hommes ensemble dans une zone vide, où il n'y a rien si ce n'est eux, et qu'ils soient amenés à se battre pour imposer leur volonté à l'autre. Ils se battraient jusqu'à ce que leur adversaire soit terrassé par leur propre force. Pour ce faire, ils donneraient tout, sans aucune retenue, ni limite. Si l'un des deux se contrôlait, ou calculait ce qu'il pouvait garder pour plus tard, l'autre, qui ne se retient pas, en profiterait et le terrasserait. Aussi, il ne pourrait y avoir de place pour la retenue.

En revanche, si les deux hommes étaient dans une ville, qu'il y avait beaucoup de monde, que leur famille les attendait à la maison, qu'il pleuvait, ou qu'il y avait des aléas qui venaient les menacer, et tout ce qui est semblable, ils ne pourraient pas déchaîner toute leur force car le contexte les en empêcherait. Dès lors, la violence serait limitée et bornée.

C'est la même chose pour la guerre, et Clausewitz le dit lui-même : quand on passe du concept à la réalité, tout change.

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre I, chapitre 1

Si de l'abstraction nous passons à la réalité, les choses prennent un autre aspect. L'abstraction met nécessairement tout au mieux ; en elle nous voyons l'un et l'autre des adversaires non seulement tendre au parfait absolu, mais y atteindre même. Or, en sera-t-il jamais ainsi dans la réalité ? Pour cela il faudrait :

1° Que la guerre fût un acte absolument isolé qui prit spontanément naissance, et n'eût aucun rapport avec la vie politique antérieure ; 2° Qu'elle consistât en un acte décisif unique, ou en une série d'actes décisifs concomitants ; 3° Qu'elle contînt en elle-même sa décision complète, et que le calcul de la situation politique qu'elle doit amener ne réagît pas sur elle par avance.

Or, dans la réalité, ces conditions ne sont presque jamais réunies, et Clausewitz les examine l'une après l'autre.

2Dans la réalité, la guerre n'est ni isolée, ni d'un seul coup, ni définitive

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre I, chapitre 1

7. La guerre n'est jamais un acte isolé.

Pour ce qui est du premier point, les adversaires ne sont nullement l'un pour l'autre des personnages abstraits, même au point de vue de la volonté, ce facteur de la résistance qui ne se manifeste pas par des signes extérieurs. Pour chacun d'eux, en effet, la volonté de l'autre ne constitue pas véritablement une inconnue, car, par ce qu'elle a été aujourd'hui, elle indique ce qu'elle sera demain. La guerre n'éclate pas subitement, son développement n'est pas l'œuvre d'un moment, et, par suite, chacun des adversaires peut déjà juger l'autre en grande partie par ce que celui-ci est et fait, et non par ce qu'il devrait rigoureusement être et faire. Or, en raison de son organisation incomplète, l'homme restant toujours en deçà du mieux absolu, toutes les omissions qui se produisent de part et d'autre apportent un principe de modération dans la réalité.

Nos deux hommes ne se battent pas contre un adversaire parfait sorti de leur imagination : chacun peut juger l'autre sur ce qu'il a déjà fait, et chacun, comme tout homme, commet des oublis et des erreurs qui retiennent ses coups.

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre I, chapitre 1

8. La guerre ne consiste pas en un choc unique sans durée.(…) Mais l'esprit humain éprouve une telle répugnance pour les grands efforts, qu'il suffit de la possibilité d'une seconde solution pour que, dans la recherche de la première, on ne concentre et n'actionne pas les forces avec la puissance qu'on y apporterait sans cela.

9. À la guerre le résultat n'est jamais absolu.Enfin la solution dernière d'une guerre tout entière ne saurait elle-même être toujours considérée comme absolue. Souvent l'État vaincu ne voit dans sa défaite qu'un mal transitoire auquel il espère trouver un remède dans les relations politiques de l'avenir, et l'on comprend facilement tout ce que ces considérations peuvent enlever à la grandeur des efforts.

Reprenons nos deux hommes. S'ils savent qu'ils se croiseront encore demain, que ce combat n'est pas le dernier, et que le vaincu pourra prendre sa revanche, aucun des deux n'a de raison de tout jeter dans le premier coup.

3Le frottement retient la guerre sans que personne l'ait voulu

À cela s'ajoute ce que Clausewitz appelle le frottement, c'est-à-dire tout ce qui, dans la réalité, empêche les choses de se passer comme on les avait prévues.

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre I, chapitre 7 : « Du frottement à la guerre ».

Bien que tout soit simple à la guerre, les choses les plus simples y sont difficiles, et les difficultés, en s'accumulant, produisent un frottement dont, sans avoir fait la guerre, personne ne peut se faire une idée exacte. Qu'on se représente un voyageur qui se propose de franchir encore deux relais de poste avant la fin du jour. Il se dit que, sur une bonne route et avec de bons chevaux, ce sera l'affaire de quatre à cinq heures. Il éprouve cependant déjà quelque peine à atteindre l'avant-dernier relais, mais, arrivé là, il ne trouve plus de chevaux, ou du moins ceux qu'il trouve ne valent rien ; l'obscurité devient profonde, la contrée est montagneuse et les chemins sont mauvais. Bref, notre homme est contraint de s'arrêter et peut encore s'estimer heureux s'il découvre un mauvais gîte pour y passer la nuit. C'est ainsi que, en raison d'un nombre infini de petites circonstances dont on ne saurait jamais tenir compte par avance, rien ne va comme on l'a prévu à la guerre, et que l'on reste toujours de beaucoup en deçà du but que l'on espérait atteindre.

Reprenons encore nos deux hommes. Chacun a prévu son combat comme le voyageur a prévu sa route : trois pas en avant, un coup au visage, et l'affaire sera réglée. Mais le sol est mouillé et le premier pas glisse, la pluie brouille la vue, le bras, fatigué, frappe moins fort qu'on ne le pensait, et le coup qui devait tout finir ne fait qu'effleurer l'autre. Aucun des deux n'a choisi de se retenir, et pourtant, comme le voyageur, chacun reste en deçà de ce qu'il avait prévu, à cause d'une foule de petites circonstances dont il ne pouvait pas tenir compte d'avance.

C'est cela, le frottement : à la guerre, c'est un ordre qui arrive trop tard, la pluie qui défonce un chemin, le brouillard qui cache l'ennemi, la fatigue des soldats, et bien d'autres choses encore.

Sur le papier, la violence monte à l'extrême, mais dans la réalité, elle s'use en route.

Le brouillard qui cache l'ennemi est un brouillard au sens propre. Clausewitz emploie aussi le mot au sens figuré, pour dire qu'on décide sans tout savoir : à la guerre, dit-il, « les trois quarts des objets sur lesquels il faut baser l'action » restent « toujours plus ou moins plongés dans les brouillards de l'incertitude ». C'est ce qu'on appelle le brouillard de la guerre.