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IIÀ mesure que ses limites tombent, la guerre se rapproche de la guerre absolue, jusqu'à ce que la bombe l'oblige à changer de forme
ADes guerres des rois à la nation en armes, une première contrainte tombe
Clausewitz théorise donc l'écart entre le concept de la guerre et la guerre réelle, celle qui se pratique. Et il affirme que cette guerre réelle change selon les époques :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B : « De la grandeur du but et des efforts ».
Les Tartares à demi civilisés, les républiques de l'ancien monde, les seigneurs féodaux, les villes de commerce du moyen âge, les rois du XVIIIe siècle et les princes et les peuples du XIXe, tous font la guerre à leur manière et, par des moyens divers, y poursuivent des buts différents.
1Au XVIIIe siècle, des armées coûteuses et peu nombreuses bornent la guerre
Au XVIIIe siècle, le siècle où Clausewitz est né, à quoi ressemblait la guerre ? À quel point sa théorie s'y appliquait-elle ?
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
C'est ainsi que le gouvernement s'isolant de plus en plus de la nation et en arrivant à se considérer lui-même comme l'État, la guerre devint exclusivement une affaire de gouvernement. On y procédait au moyen des écus que l'on tirait des caisses publiques et des vagabonds que l'on enrôlait chez soi ou dans les pays voisins. Il en résulta que les moyens auxquels on pouvait recourir étaient assez limités, aussi bien dans leur valeur intrinsèque que comme durée, et que, de part et d'autre, il était facile de les apprécier. La guerre perdait ainsi ce qu'elle a de plus redoutable, la tendance aux efforts extrêmes et toute la série des événements imprévus que ces efforts peuvent produire.
(…) Les souverains eux-mêmes ne maniaient l'instrument de guerre qu'avec circonspection. Hors de l'armée, en effet, point de salut, car il n'y avait plus rien et, une fois détruite, il n'était pas possible d'en créer une autre. Les entreprises devaient donc être menées avec une extrême prudence et tout l'art du général en chef se résumait à n'employer son armée qu'à coup sûr, c'est-à-dire à ne la porter en ligne que lorsqu'une décision avantageuse paraissait certaine.
La guerre devint ainsi un véritable jeu dans lequel le temps et le hasard mêlaient les cartes. Ce n'était là, en somme, qu'une diplomatie renforcée, une manière plus énergique de négocier où les batailles et les sièges remplaçaient les protocoles et dans laquelle le plus ambitieux se contentait d'un avantage médiocre à faire valoir lors des négociations pour la paix.
Une telle guerre est limitée par ses conditions mêmes : on cherche à atteindre et à préserver des intérêts politiques, territoriaux et financiers, avec une armée permanente de soldats de métier, très coûteuse à entretenir. C'est la guerre limitée des cabinets, celle de la thèse 1.1.
2Avec la nation en armes, les moyens de la guerre n'ont plus de limites déterminées
Et si ces contraintes se retiraient, une à une, jusqu'à ce qu'il n'en reste presque plus ? À quoi ressemblerait l'affrontement entre nos deux hommes ? À quoi ressemblerait la guerre ? L'année 1793 et les guerres napoléoniennes nous donnent justement une première réponse.
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
Les choses en étaient là lorsque la Révolution française éclata. L'Autriche et la Prusse, croyant arrêter le torrent, lui opposèrent inutilement leurs procédés mi-politiques et mi-militaires, et, tandis que l'on comptait à ce propos sur les armées affaiblies de l'époque, l'année 1793 vit tout à coup surgir la puissance militaire la plus formidable qu'on pût imaginer, celle d'un peuple de 30 000 000 d'habitants dont tous les hommes se considéraient comme citoyens de l'État et prenaient part à la guerre ! Sans nous occuper ici des circonstances dans lesquelles ce prodigieux événement s'est accompli, nous allons rechercher quelles en furent les conséquences au point de vue spécial de notre étude. Tous les citoyens prenant ainsi part à la guerre, ce n'était plus comme autrefois le Cabinet avec son armée mais bien la nation elle-même qui pesait de tout son poids dans le plateau de la balance. Les moyens à mettre en œuvre et les efforts à produire n'eurent donc plus de limites déterminées et par suite, l'adversaire n'ayant pas de contre-poids à opposer à l'énergie avec laquelle la guerre pouvait être conduite, le danger devint extrême pour lui.
Mais tout cela se perfectionna promptement sous l'énergique direction de Bonaparte, et, dès lors, renfermant en soi toutes les forces vives de la nation et renversant tout dans sa marche, l'armée française parcourut l'Europe avec une violence d'impulsion telle qu'aussi longtemps qu'on ne lui opposa que des armées de l'ancien système l'issue de la lutte ne put jamais être un instant douteuse.
(…)
C'est ainsi que depuis Bonaparte, chez les Français d'abord puis partout en Europe, la guerre devint un intérêt national et, changeant de nature ou pour mieux dire revenant à sa vraie nature, se rapprocha beaucoup de son concept absolu. Les moyens à y mettre en œuvre n'eurent plus désormais de limites déterminées et ne dépendirent plus que de l'énergie et de l'enthousiasme des gouvernements et des peuples. L'étendue des ressources, la grandeur des résultats à atteindre et l'exaltation des esprits imprimèrent une extrême vigueur à l'action. Le renversement de l'adversaire devint le but unique de la lutte et, la guerre une fois commencée, on ne s'arrêta plus pour traiter qu'après avoir réduit l'ennemi à l'impuissance.
Délivrée de toute entrave de convention par la participation du peuple à ce grand intérêt des États, la guerre revêtit enfin sa forme naturelle et se montra dans toute sa force, phénomène qu'il convient d'attribuer en partie aux changements intérieurs que la Révolution française introduisit dans les nations et en partie aux dangers dont le peuple français menaçait les autres peuples.
Avec la nation en armes, une première contrainte tombe : celle qui bornait le nombre des soldats et l'argent pour les payer. La guerre n'est plus l'affaire du seul cabinet, la passion du peuple y entre tout entière. C'est la thèse 1.2. Et ce n'est pas un épisode : pour vaincre Napoléon, les autres peuples prennent les armes à leur tour, et au XIXe siècle, le service militaire obligatoire devient peu à peu la règle des grandes puissances du continent européen.
La nation en armes devient une norme : c'est avec elle que les États entreront dans le XXe siècle.