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IIÀ mesure que ses limites tombent, la guerre se rapproche de la guerre absolue, jusqu'à ce que la bombe l'oblige à changer de forme
BAprès la guerre totale et la bombe, la guerre change de forme sans renverser le modèle
1La guerre totale approche la guerre absolue, et la bombe rend la montée suicidaire
Au XXe siècle, la montée continue, et d'autres contraintes tombent. Pendant la Première Guerre mondiale, ce n'est plus seulement l'armée qui fait la guerre, c'est toute la société qui travaille pour elle, les usines, les femmes, les colonies, et bien plus encore. Avec la Seconde Guerre mondiale, la frontière entre combattants et civils s'estompe : on bombarde massivement les villes. Des idéologies qui font de l'ennemi un être à anéantir poussent les moyens au-delà de toute mesure, jusqu'à l'extermination de populations civiles ; c'est dans cette guerre que le régime nazi organise le génocide des Juifs et des Tsiganes d'Europe.
La raison politique, qui retenait la guerre, ne la retient plus : elle la pousse. C'est ce qu'on appelle la guerre totale, une guerre bien réelle, sans doute la plus proche que l'histoire ait connue de la guerre absolue, et c'est la thèse 1.3.
Le 6 août 1945, la bombe atomique tombe sur Hiroshima, et au début des années 1950 viennent les bombes à hydrogène, bien plus puissantes encore. La dernière limite des moyens disparaît : une guerre entre deux puissances nucléaires pourrait désormais les anéantir toutes les deux. Mais c'est justement là que la courbe se retourne. Raymond Aron, le grand lecteur français de Clausewitz, l'explique ainsi dans Paix et guerre entre les nations (1962) :
Extrait d’Aron
Paix et guerre entre les nations, 1962
La guerre froide se situe au point de convergence de deux séries historiques, l'une qui mène à la mise au point des bombes nucléaires (…), l'autre qui accentue l'élément psychologique des conflits aux dépens de la violence physique. La rencontre des deux séries est elle-même intelligible : plus les instruments de la force dépassent l'échelle humaine, moins ils sont utilisables. La démesure de la technique ramène la guerre à son essence d'épreuves des volontés, soit que la menace se substitue à l'action, soit que l'impuissance réciproque des Grands interdise les conflits directs et, du même coup, élargisse les espaces où sévit, sans trop de risques pour l'humanité, la violence clandestine et dispersée.
Reprenons nos deux hommes. Si chacun tient une arme qui les tuerait tous les deux au premier coup, aucun ne frappe l'autre ouvertement. Ils se menacent, ils se mesurent, chacun montre qu'il est prêt à tirer pour que l'autre n'ose pas avancer, et ils vont se battre ailleurs, par l'intermédiaire d'autres, ou par d'autres moyens : en armant les ennemis de l'autre, en menant des opérations secrètes, en rivalisant de prestige, en cherchant à rallier les voisins à leur camp.
L'affrontement des deux Grands passe ainsi par des guerres périphériques, de la Corée (1950-1953) au Vietnam, et lors de la crise de Cuba, en 1962, note Aron, « la crise la plus grave se déroule sans violence ».
Avec la bombe, la montée aux extrêmes atteint son plafond : on ne peut plus aller plus loin sans se détruire soi-même.
Aron l'écrit en 1969 : la forme absolue de la guerre « représente désormais non la chance d'abattre l'ennemi mais le risque du suicide réciproque ».
2Après 1945, trois formes de guerre éprouvent chacune un morceau du modèle
Ce qui change ensuite, ce n'est plus tant l'intensité de la guerre que sa forme, et cette fois l'histoire ne suit plus une seule ligne. Plusieurs formes de guerre coexistent, et chacune met à l'épreuve un morceau du modèle de Clausewitz.
Reprenons nos deux hommes. Et si l'un des deux, bien plus faible, refusait le face-à-face, frappait puis disparaissait dans la foule, et comptait sur la lassitude de l'autre plutôt que sur un coup décisif ? Et si, en face de l'un des deux, il n'y avait plus un adversaire, mais une maison en ruine dont les habitants se disputent les pièces, sans personne qui puisse parler au nom de tous ni accepter la fin du combat ? Et si l'un des deux ne frappait plus l'autre, mais ses proches, ceux que l'autre est censé protéger, pour le faire plier par la peur ?
Celui qui refuse le face-à-face, c'est le faible face au fort : il n'a pas la force nécessaire pour remporter un affrontement direct, une bataille rangée. Après 1945, ce sont souvent des peuples colonisés, sans État reconnu, qui prennent les armes pour conquérir leur indépendance, comme en Indochine ou en Algérie. Trop faibles, du moins au départ, pour l'emporter dans une bataille rangée, ils la refusent généralement et mènent une guerre de harcèlement, faite d'embuscades, de sabotages, et parfois d'attentats : la guérilla.
C'est le duel lui-même qui est mis à l'épreuve, et pourtant la politique reste au cœur de la guerre. Aron le dit de la guerre d'Algérie : « il a suffi aux rebelles de ne pas perdre militairement pour gagner politiquement ». C'est la thèse 1.4.
La maison en ruine, c'est l'État qui s'effondre. Des factions armées se battent alors entre elles, et contre ceux qui interviennent de l'extérieur, pour contrôler ce qu'il en reste, comme en Somalie après 1991. Qui fixe le but politique quand il n'y a plus de gouvernement pour le faire ? C'est la thèse 1.5.
Celui qui frappe les proches de l'autre pour le faire plier, ce sont des groupes terroristes comme Al-Qaïda, à partir des années 1990, puis Daech, dans les années 2010. Ils frappent des civils pour terroriser les États qu'ils désignent comme leurs ennemis. Une guerre menée par des groupes qui ne sont pas des États reconnus, qui visent des civils plutôt que des armées, entre-t-elle encore dans le modèle de Clausewitz ? C'est la thèse 1.6.
Certains auteurs, comme l'historien Martin van Creveld, en concluent que Clausewitz est dépassé : sa théorie supposerait des États, avec leur peuple, leur armée et leur gouvernement, que ces groupes n'ont pas. Les formes de guerre des thèses 1.5 et 1.6 remettent donc, au moins en partie, le modèle de Clausewitz en cause.
Pour autant, est-il vraiment dépassé ?
3La guerre entre États continue, mais frappe désormais au-delà du front
Pendant ce temps, la guerre entre États n'a jamais disparu, comme entre l'Iran et l'Irak dans les années 1980 ou au Haut-Karabakh en 2020. Mais le 24 février 2022, en envahissant l'Ukraine, la Russie mène en Europe une guerre d'une ampleur inconnue depuis 1945, avec un front de centaines de kilomètres, des tranchées, de l'artillerie et des centaines de milliers de soldats. Le duel, tel que Clausewitz l'a pensé, persiste. C'est la thèse 1.7.
Et pourtant, même ce duel classique change de forme, comme si nos deux hommes, toujours face à face, se frappaient aussi de loin, jusque chez l'autre, et par des hommes de main dont ils peuvent nier être les maîtres, sans même s'être déclaré la querelle : il n'y a presque plus d'endroit où l'on soit à l'abri.
Les drones frappent loin derrière les lignes, des cyberattaques visent les réseaux, des mercenaires comme ceux du groupe Wagner, en Ukraine et en Afrique, ont combattu pour un État qui pouvait nier les envoyer, et on commence à confier à l'intelligence artificielle une part du repérage des cibles et du guidage des drones, ainsi que bien d'autres choses encore.
On frappe sans déclarer la guerre, et la frontière entre la guerre et la paix se brouille. C'est ce que disait la formule de 2025 : il n'y a plus d'arrière et il n'y a plus de front. C'est la thèse 1.8.
Chaque forme nouvelle semble faire vaciller un morceau du modèle de Clausewitz. Près de deux siècles après sa mort, faut-il tourner la page de Clausewitz, ou sa théorie tient-elle encore ? Pour le savoir, il faut reprendre l'histoire depuis le début, avec la guerre des rois du XVIIIe siècle : débutons dès à présent avec la thèse 1.1.