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IILa guerre de Sept Ans : une guerre de cabinet que ses contraintes retiennent, alors même que ses enjeux la poussent vers l'extrême
DUne fin de cabinet, une paix de compromis
1La mort d'une impératrice change le cours de la guerre
Les batailles ont épuisé tous les belligérants ; mais c'est un événement de cour qui fait basculer la fin de la guerre, et cela confirme que c'est une affaire de cabinets. Le 5 janvier 1762, l'impératrice Élisabeth de Russie meurt. Son neveu Pierre III, admirateur de Frédéric II, renverse aussitôt la politique russe : il conclut un armistice en mars, puis un traité de paix avec la Prusse le 5 mai 1762. On l'appelle parfois le « miracle de la maison de Brandebourg », mot que Frédéric II avait employé en 1759 pour le sursis qui suit Kunersdorf.
La Russie, épuisée elle aussi, sort de la guerre sans avoir été vaincue, et surtout parce que son souverain a changé.
Cela montre bien que, dans une guerre de cabinet, ce n'est pas la nation qui fait la guerre et qui la termine : c'est celui qui la dirige.
2La paix quand la guerre coûte plus qu'elle ne rapporte
Clausewitz lui-même tire la leçon de cette guerre, dès le livre I de De la guerre :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre I, chapitre 2 : « Du but et du moyen à la guerre »
Si, en se bornant à ne poursuivre qu'un but négatif mais en y consacrant la totalité de ses moyens d'action, la résistance en arrive à se créer une supériorité qui neutralise celle de l'adversaire, la durée seule de la lutte peut causer à celui-ci une consommation telle de ses forces que, dépassant peu à peu la valeur du but politique, elle le contraigne enfin à abandonner ses projets. C'est ainsi que s'explique la fréquence des cas où, bien que les belligérants soient de puissance très inégale, le plus faible des deux essaye néanmoins de résister au plus fort en recourant à ce procédé par lequel il cherche à le fatiguer.
En aucun moment de la guerre de Sept-Ans le grand Frédéric n'eût été en état de renverser la monarchie autrichienne, et si, nouveau Charles XII, il l'eût tenté, il se fût infailliblement perdu ; mais lorsque, pendant toute la durée de la lutte, la plus sage économie n'eût cessé de présider à l'emploi de ses forces, les puissances coalisées reconnurent qu'elles allaient être entraînées à une dépense des leurs de beaucoup supérieure à ce qu'elles avaient prévu, et elles se décidèrent enfin à faire la paix.
Frédéric II ne pouvait pas renverser l'Autriche, et il ne l'a pas cherché. Il a tenu, en ménageant ses forces, jusqu'à ce que ses adversaires constatent que la guerre leur coûtait plus que ce qu'ils espéraient y gagner.
C'est la guerre limitée dans toute sa logique : on fait la guerre tant que le but vaut ce qu'elle coûte, et on fait la paix quand il ne le vaut plus.
Reprenons nos deux hommes. L'un, plus faible, ne cherche pas à terrasser l'autre : il esquive, il tient, il rend un coup de temps en temps. Au bout d'un moment, le plus fort, épuisé, se demande si ce qu'il voulait obtenir vaut encore tous ces efforts. Et il renonce.
3Des traités qui échangent des territoires
La guerre se termine par deux traités. Le 10 février 1763, le traité de Paris règle la guerre entre la France, l'Espagne, la Grande-Bretagne et le Portugal. La France cède à la Grande-Bretagne le Canada et les terres à l'est du Mississippi, et la plus grande partie de ses possessions en Inde, où elle ne garde que cinq comptoirs ; mais elle récupère ses îles à sucre, comme la Guadeloupe et la Martinique, et garde des droits de pêche à Terre-Neuve.
Outre-mer, la guerre change donc beaucoup : la France y perd un empire. Mais même ces pertes se règlent comme se règle une guerre de cabinet. Le texte du traité, dans sa formulation même, montre que même une guerre mondiale par ses théâtres reste, dans ses termes de sortie, une négociation de redistribution territoriale précise : on pèse des colonies les unes contre les autres, comme on pèse des places fortes en Europe, et l'État vaincu, lui, n'est pas abattu.
Le 15 février 1763, le traité de Hubertsbourg règle la guerre entre la Prusse, l'Autriche et la Saxe : la Prusse garde la Silésie, et les frontières reviennent à ce qu'elles étaient avant la guerre.
France, Espagne, Grande-Bretagne, Portugal
Traité de Paris, 10 février 1763
La France cède le Canada, les terres à l'est du Mississippi et la plus grande partie de ses possessions en Inde ; elle récupère ses îles à sucre.
Prusse, Autriche, Saxe
Traité de Hubertsbourg, 15 février 1763
La Prusse garde la Silésie ; les frontières reviennent à ce qu'elles étaient avant la guerre.
Dans Candide, publié en 1759, pendant la guerre elle-même, le personnage de Martin observe : « Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. » C'est un jugement contemporain et sarcastique, sur la guerre franco-britannique au Canada, quant à la disproportion entre le coût du conflit et la valeur réelle de l'enjeu.
Après sept années de guerre, entre 900 000 et 1 400 000 morts selon les estimations, la Saxe affamée, certains États en grande difficulté financière, le résultat est que presque rien n'a changé territorialement parlant en Europe.
La guerre de Sept Ans est terriblement meurtrière, et pourtant elle se termine comme une guerre limitée : par un compromis négocié entre des cabinets, où aucun des États vaincus n'est désarmé, démembré ou privé de sa souveraineté.
- 29 août 1756Frédéric II envahit la Saxe : la guerre commence en Europe
- 1er mai 1757Second traité de Versailles : un partage prévu de la Prusse
- 5 décembre 1757Leuthen : victoire de Frédéric II, qu'il n'exploite pas
- 11 avril 1758Convention entre la Grande-Bretagne et la Prusse : 670 000 livres sterling par an
- 12 août 1759Kunersdorf : Frédéric II écrasé, la Prusse ne tombe pas
- 9 au 12 octobre 1760Berlin occupée, puis quittée
- 5 janvier 1762Mort de l'impératrice Élisabeth de Russie
- 5 mai 1762Traité de paix entre la Russie et la Prusse
- 10 et 15 février 1763Traités de Paris et de Hubertsbourg
4Une guerre aux limites de la guerre limitée
La guerre de Sept Ans pousse donc la guerre de cabinet jusqu'à ses limites. Ses enjeux, pour la Prusse et ses ennemis, dépassent ceux d'une guerre de cabinet ordinaire, et ses théâtres s'étendent au monde entier ; mais ses moyens restent ceux de son siècle, des armées de métier coûteuses, des magasins, des sièges, des coalitions où chacun garde son intérêt, et ce sont eux qui la retiennent.
Et si ces contraintes tombaient ? Si la guerre n'était plus l'affaire du seul cabinet, mais de tout un peuple ? Trente ans après la paix de Hubertsbourg, l'année 1793 donne la réponse : c'est la thèse 1.2.