Thèse 1.1Thèse 1.1

B Ce qu'est une guerre limitée, à partir de Clausewitz

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ILa guerre des cabinets : une guerre classique que des contraintes retiennent loin de la guerre absolue

BCe qu'est une guerre limitée, à partir de Clausewitz

Une précision d'abord : Clausewitz n'emploie pas l'expression « guerre limitée ». Il parle d'une guerre au « but restreint », par opposition à celle qui vise à « renverser l'ennemi ». C'est un stratège britannique, Julian Corbett, qui en 1911 nomme ces deux formes « guerre limitée » et « guerre illimitée », en s'appuyant sur Clausewitz ; le mot est resté.

Dans une copie, on peut donc écrire « ce qu'on appelle la guerre limitée, que Clausewitz décrit comme une guerre au but restreint ».

1En théorie, la guerre monte aux extrêmes ; en réalité, des contraintes la retiennent

Au XIXe siècle, Clausewitz théorise la guerre. Pour lui, la guerre est un affrontement entre deux volontés. Chacun des combattants veut soumettre son adversaire à sa volonté. Pour ce faire, ils utilisent la force. S'ils se retiennent, leur ennemi les vaincra s'il ne se retient pas. Celui qui l'emporte est celui qui réussit à surpasser l'autre de sa force. Aussi, la force utilisée n'a pas de limites : s'il faut atteindre un degré de violence et de force inouï pour vaincre l'autre, alors cette force sera déchaînée, sinon l'autre nous vaincra.

Mais cette conception de la guerre n'est que théorique. Dans les faits, en pratique, la guerre est toujours contextuelle. Cela fait qu'il y a un certain nombre de facteurs qui viennent limiter le déchaînement de la force et la montée aux extrêmes.

Cette guerre poussée à l'extrême, la guerre absolue, et les raisons pour lesquelles la réalité l'écarte presque toujours, sont exposées en détail dans la thèse 1.0.

Ici, une question nous intéresse : à quoi peut ressembler une guerre que certaines contraintes retiennent ?

2Deux hommes qui ont beaucoup à perdre

Imaginons deux hommes qui se battent. S'ils se battent dans une zone vide, où il n'y a rien autour d'eux, et que c'est soit l'un qui meurt, soit l'autre, rien ne les retient : chacun donne tout ce qu'il a, sans retenue ni limite.

Mais imaginons maintenant qu'au moment de frapper, chacun se dise : « me battre me coûte cher » ; « j'ai avec moi quelque chose que je ne dois surtout pas perdre » ; « il ne faut pas que ma voiture soit abîmée » ; « derrière moi, ma famille m'attend ». Chacun a de la force, mais chacun a aussi beaucoup à perdre s'il la déploie tout entière.

Dès lors, c'est normal que ces deux hommes ne déploient pas autant de puissance que les deux hommes de la zone vide : leur combat ne peut pas révéler toute sa puissance, toute sa violence, parce que des contraintes le retiennent.

Une guerre limitée, c'est une guerre de ce genre.

3Deux sortes de buts

Clausewitz le formule lui-même au livre VIII de De la guerre, consacré au plan de guerre. Il commence par se demander pourquoi la guerre réelle reste presque toujours si loin de son concept :

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre VIII, chapitre 2 : « Guerre absolue et guerre réelle »

Pourquoi cependant l'orage n'éclate-t-il pas dans toute sa puissance ? Pourquoi la conception philosophique n'est-elle pas satisfaite ? Cela tient au grand nombre d'objets, de forces et de rapports avec lesquels la guerre entre en contact dans la vie de l'État.

(…)

Nous sommes ainsi conduits à considérer la guerre non telle qu'elle devrait être d'après son concept mais telle qu'elle est dans la réalité, c'est-à-dire avec tous les éléments étrangers qui s'y introduisent et la modifient en raison des inconséquences, des incertitudes et de la timidité de l'esprit humain et de la pesanteur et du frottement des différentes parties de la machine militaire, et à reconnaître qu'elle naît et reçoit sa forme des idées, des sentiments et des rapports qui existent au moment où elle éclate.

Or, s'il en est ainsi, si la guerre naît et reçoit sa forme des idées, des sentiments et des rapports du moment, elle reste soumise à tant d'éventualités, de probabilités et de chances différentes que, selon le cas, son action peut prendre les degrés d'intensité les plus divers, ou, en d'autres termes, qu'elle est tantôt plus ou tantôt moins la guerre même.

La guerre n'est donc pas toujours au même degré : elle est « tantôt plus ou tantôt moins » la guerre.

Au chapitre 4, Clausewitz expose le but que la guerre poursuit quand elle le peut : renverser l'ennemi. Puis, au chapitre 5, il se demande ce qu'on peut viser quand on ne le peut pas :

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre VIII, chapitre 5 : « But restreint »

Pour songer à renverser l'ennemi, il faut disposer sur lui d'une supériorité morale ou physique très considérable, ou, du moins, avoir l'esprit porté aux grandes entreprises et aux coups d'extrême audace. Là où ces deux conditions font l'une et l'autre défaut, le but de la guerre ne peut plus être que de deux sortes, soit la conquête d'une partie plus ou moins grande du territoire de l'ennemi, soit, et c'est habituellement le cas de la guerre défensive, la conservation, en attendant des temps meilleurs, du territoire actuellement possédé.

Il y a donc deux sortes de buts. Le premier est de renverser l'ennemi, c'est-à-dire de le réduire à l'impuissance : c'est la guerre qui se rapproche de la guerre absolue. Quand on n'a ni une supériorité très grande, ni l'audace des grandes entreprises, on se contente d'un but restreint : conquérir une partie du territoire de l'ennemi, ou bien conserver ce qu'on a, en attendant des temps meilleurs.

Le but de la guerre, selon Clausewitz

Avec une très grande supériorité, ou l'audace des grandes entreprises

Renverser l'ennemi

Le réduire à l'impuissance : la guerre se rapproche de la guerre absolue.

Sinon

Un but restreint

Conquérir une partie du territoire de l'ennemi, ou conserver le sien en attendant des temps meilleurs.

La guerre limitée est donc une guerre dont le but est borné et dont les moyens sont comptés : elle reste en deçà de la guerre absolue, parce que des contraintes l'empêchent de monter aux extrêmes.

4Une guerre limitée peut être très meurtrière

Attention cependant à ne pas se méprendre : limitée ne veut pas dire peu violente. On parle parfois de « guerre en dentelles » pour ces guerres du XVIIIe siècle, comme si l'on s'y battait avec ménagement. C'est une image trompeuse : la guerre de Sept Ans fait, selon les estimations, entre 900 000 et 1 400 000 morts.

Ces guerres du XVIIIe siècle étaient extrêmement violentes et meurtrières, mais elles étaient limitées par certains facteurs faisant que, malgré la violence inouïe qu'elles déployaient, ces guerres restaient loin de l'extrême théorique : la guerre absolue.

Ce qui est limité dans ces guerres, c'est leur but et les moyens qu'on y engage, et non la violence des combats.