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ILa guerre des cabinets : une guerre classique que des contraintes retiennent loin de la guerre absolue
CLa guerre des cabinets, la guerre limitée du XVIIIe siècle
Comme le dit Clausewitz, la guerre change selon les époques : les rois du XVIIIe siècle, écrit-il, « font la guerre à leur manière » (thèse 1.0). Clausewitz parle des « cabinets » qui mènent ces guerres ; les historiens, après lui, ont donné à cette manière un nom, venu de l'allemand Kabinettskrieg : la guerre de cabinet. L'expression est entrée dans l'usage des historiens, et l'élève peut l'employer. On peut définir ainsi les conflits réguliers et limités de l'Europe entre la paix de Westphalie et la Révolution française. Étudions ses caractéristiques une à une.
1Qui décide : le souverain et son cabinet
Le cabinet est le conseil restreint du souverain. Cela décrit comment sont décidées ces guerres : ce sont le souverain et quelques ministres qui décident de faire la guerre. Clausewitz décrit ainsi le rapport entre ces cabinets et leur peuple :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B : « De la grandeur du but et des efforts »
Les armées étaient entretenues aux frais du Trésor que le souverain considérait, sinon comme son bien propre, du moins comme celui du gouvernement. Dans les relations diplomatiques, à l'exception de quelques questions commerciales, les cabinets ne traitaient guère que de leurs intérêts politiques et financiers et négligeaient ceux des nations. Le cabinet se regardait comme le propriétaire et l'administrateur de grands biens qu'il s'efforçait sans cesse d'augmenter sans que les contribuables fussent particulièrement intéressés à ces accroissements. Bref, alors que le peuple avait tout été dans les expéditions des Tartares et que la bourgeoisie, si ce n'est le peuple lui-même, avait pris une si grande part à la direction des affaires dans les anciennes républiques et au moyen âge, au XVIIIe siècle la nation ne pouvait exercer d'influence sur la guerre que par ses qualités ou par ses défauts.
Le cabinet fait la guerre comme un propriétaire gère ses domaines : pour les agrandir, sans que la nation y ait grand intérêt. Le peuple n'en est pas absent, puisqu'il paie l'impôt et fournit une partie des soldats ; mais la décision et les buts de la guerre restent l'affaire de quelques hommes.
C'est une première contrainte : la passion du peuple, qui peut pousser la guerre vers l'extrême, n'y entre guère.
2Avec quoi : une armée de métier, coûteuse et irremplaçable
Pour faire la guerre, le cabinet avait à sa disposition une armée de métier, professionnelle, et fixe. Le métier de ces soldats était de faire la guerre, et ils étaient payés pour cela.
Ces troupes étaient particulièrement coûteuses à entretenir. Or, faire la guerre est très onéreux, c'est en dépensant plus qu'on peut déployer plus d'efforts militaires.
Les monarques du XVIIIe siècle sont souvent considérés comme étant des « rois absolus », mais dans les faits, leur pouvoir est limité par l'organisation de la société : société d'ordres oblige, toute la société n'est pas imposable de la même manière, et le Trésor royal possède un certain plafond. Si l'État possède un plafond financier, l'effort militaire possède dès lors un plafond.
Ce plafond n'empêche pas l'État de dépenser énormément d'argent pour la guerre. En 1781, Jacques Necker, directeur général des finances, publie un rapport détaillant les dépenses de l'État : près de 45 % des dépenses sont consacrées à la guerre. Les dépenses sont bornées, oui, mais elles restent immenses.
Et cette armée, si coûteuse, est aussi difficile à remplacer. En 1710, il y avait en théorie près de 400 000 militaires en France ; dans les faits, il y avait environ 255 000 soldats disponibles. À cela s'ajoute la désertion, qui est un problème sérieux. Une armée perdue ne se remplace donc pas, et Clausewitz le dit des souverains de ce siècle : « Hors de l'armée, en effet, point de salut, car il n'y avait plus rien et, une fois détruite, il n'était pas possible d'en créer une autre » (thèse 1.0).
Aussi, il n'y a pas de raison de risquer de perdre son armée, si coûteuse et si rare, pour un objectif qui n'en vaut pas la peine.
Il y a plus : chacun connaît les limites de l'autre, et c'est précisément ce qui le dispense d'aller à l'extrême.
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
C'est ainsi que le gouvernement s'isolant de plus en plus de la nation et en arrivant à se considérer lui-même comme l'État, la guerre devint exclusivement une affaire de gouvernement. On y procédait au moyen des écus que l'on tirait des caisses publiques et des vagabonds que l'on enrôlait chez soi ou dans les pays voisins. Il en résulta que les moyens auxquels on pouvait recourir étaient assez limités, aussi bien dans leur valeur intrinsèque que comme durée, et que, de part et d'autre, il était facile de les apprécier. La guerre perdait ainsi ce qu'elle a de plus redoutable, la tendance aux efforts extrêmes et toute la série des événements imprévus que ces efforts peuvent produire.
On avait des données à peu près certaines sur le trésor, les ressources et le crédit de son adversaire ; on connaissait l'effectif de ses forces et l'on savait n'avoir à redouter aucune augmentation considérable de ses moyens pendant la guerre même. On pouvait ainsi apprécier quelle serait la limite de ses efforts, et, en comparant cette limite à celle où l'on savait pouvoir soi-même porter les siens, on en arrivait à se fixer un but moyen strictement suffisant. Se sentant dès lors à l'abri des extrêmes, on n'avait plus besoin d'y recourir pour y parer, et, par suite, l'énergie et l'ambition eussent seules été capables d'y porter si ces mobiles n'eussent trouvé des contre-poids puissants dans les relations et les intérêts politiques des différents États.
Reprenons nos deux hommes. Dans la zone vide, chacun craint que l'autre frappe plus fort, et c'est cette crainte qui les pousse à frapper toujours plus fort. Mais si chacun sait exactement ce que l'autre a dans les poches, et qu'il ne pourra pas trouver plus de forces en cours de route, la crainte tombe : on n'a plus besoin de tout donner pour se protéger d'un adversaire dont on connaît la limite.
3Comment : des sièges plutôt que des batailles décisives
À cette époque, les opérations militaires sont souvent des assauts et des sièges de forteresse. En effet, au XVIIe siècle, les forteresses s'étaient grandement améliorées, et l'artillerie ne pouvait en venir à bout qu'au terme d'un long siège. Ces opérations étaient difficiles : une armée entière pouvait être immobilisée pendant des mois. Il fallait énormément d'hommes, et ces troupes, il fallait les fournir en nourriture et en munitions.
Cela fait que les armées étaient constamment reliées à l'arrière du front pour le ravitaillement, et ne pouvaient pas trop s'en éloigner au risque de manquer de nourriture.
Clausewitz décrit le rythme de ces campagnes :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
À cette époque le plan de guerre consistait la plupart du temps pour l'attaquant à s'emparer d'une province, et pour le défenseur à s'y opposer ; le plan de chaque campagne se réduisait d'un côté à la prise et de l'autre à la défense d'une ou de plusieurs places fortes. On ne recherchait et ne livrait une bataille que lorsqu'elle était indispensable à ces différents propos, et le général qui s'y laissait entraîner par le seul désir de vaincre passait, par cela seul, pour imprudent et téméraire. On consacrait d'habitude toute une campagne aux travaux d'un siège, et très rarement on en entreprenait un second. On prenait enfin les quartiers d'hiver qui étaient considérés comme indispensables et, d'un accord tacite, formaient des entr'actes d'une neutralité si absolue que toute l'activité de la campagne s'arrêtait de part et d'autre et que, des deux adversaires, aucun ne songeait désormais à tirer profit de la mauvaise situation de l'autre.
Après un tel effort, les troupes étaient épuisées. Cela fait que prendre une ville n'était pas tant une étape qu'un objectif, car on ne pouvait pas forcément continuer la conquête. Les villes conquises servaient donc de gage pour de futures négociations.
4Pour quoi : des objectifs politiques bornés
La guerre de cabinet poursuit des objectifs bornés, définis : on cherche à atteindre un but précis et circonscrit. Le but militaire est à cette époque annexé au but politique : on ne conquiert pas une ville pour conquérir une ville, ce n'est pas une fin en soi, c'est un moyen d'obtenir une autre chose qui est politique.
Ces objectifs politiques peuvent être classifiés.
Tout d'abord, on trouve les objectifs territoriaux : ce qui est visé est l'agrandissement du territoire, le renforcement d'une frontière, et ce qui est semblable.
Ensuite, les objectifs dynastiques : faire valoir un droit de succession, un héritage, une clause de mariage, et ce qui est semblable.
Les objectifs peuvent aussi chercher à préserver l'équilibre international : on cherche alors à empêcher un rival de devenir trop puissant.
Enfin, on peut évoquer les objectifs visant la gloire ou le rang, à cette époque où le prestige du souverain contribue à la puissance.
Or la guerre, chez Clausewitz, est la continuation de la politique par d'autres moyens (thèse 1.0) : les efforts militaires fournis dépendent de l'importance de l'objectif politique poursuivi. Si l'objectif est borné, la guerre l'est aussi.
Elle est couplée avec la diplomatie : les volontés politiques ne peuvent pas être réalisées, alors on ouvre les hostilités afin d'améliorer sa position, puis on reprend les négociations et on signe un traité. C'est pour cela que Clausewitz voit dans ces guerres « une diplomatie renforcée, une manière plus énergique de négocier où les batailles et les sièges remplaçaient les protocoles ».
5Ce qui borne de l'extérieur : l'équilibre entre les puissances
Reste une dernière contrainte, qui ne vient pas de l'intérieur de l'État mais de ses voisins. Clausewitz remarque que des rois guerriers, à la tête d'armées excellentes, auraient pu aller bien plus loin. S'ils ne l'ont pas fait, c'est à cause de l'équilibre entre les puissances :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
Cependant si, dans ces conditions mêmes mais avec des armées aussi parfaites que celles dont ils disposaient, des rois guerriers tels que Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric le Grand ne sont pas parvenus à des succès plus extraordinaires encore que ceux qui les ont déjà si fort élevés au-dessus du niveau moyen de l'époque, il en faut rechercher la cause dans la force de l'équilibre politique qui s'était déjà établi entre les puissances de l'Europe. Ce que les intérêts immédiats, le voisinage, le contact, les alliances de famille et les rapports personnels avaient fait autrefois quand l'Europe se subdivisait en un grand nombre de petits États pour empêcher l'un d'entre eux de s'accroître tout à coup aux dépens des autres, le développement et l'importance des relations internationales le faisaient maintenant que, moins nombreux et plus grands, les États avaient leurs centres plus éloignés les uns des autres. Les intérêts politiques et les sentiments de sympathie et d'aversion s'entrecroisaient de telle sorte qu'un coup de canon ne pouvait plus se tirer en Europe sans que la totalité des Cabinets n'y prissent part.
Un nouvel Alexandre ne devait donc pas moins savoir manier la plume que l'épée, et encore lui était-il rarement possible de pousser un peu loin ses conquêtes.
Louis XIV dut lui-même se soumettre à cette manière de faire la guerre, bien qu'il projetât de renverser l'équilibre existant et qu'il fût déjà assez fort, à la fin du XVIIe siècle, pour s'inquiéter médiocrement de l'hostilité générale. Sa puissance militaire était bien, en effet et sans conteste, la première de l'époque ; mais, par sa constitution, elle ne différait en rien de celle des autres États de l'Europe.
Reprenons nos deux hommes, et ajoutons qu'autour d'eux, d'autres hommes regardent, prêts à se jeter dans la bagarre si l'un des deux devient trop fort et menace d'écraser l'autre. Chacun sait alors qu'il ne pourra pas aller jusqu'au bout.
C'est l'équilibre : dès qu'un État devient trop fort, les autres se coalisent contre lui. Même le plus puissant des rois de son temps, Louis XIV, a dû s'y plier.
- Qui décide
- Le souverain et son cabinet
- Avec quoi
- Une armée de métier, coûteuse et irremplaçable
- Comment
- Des sièges plutôt que des batailles décisives
- Pour quoi
- Des objectifs politiques bornés
- Ce qui borne de l'extérieur
- L'équilibre entre les puissances
Une guerre de cabinet est donc retenue de trois côtés : par son but, d'ordinaire borné ; par ses moyens, qui sont comptés ; et par les autres États, qui ne laissent personne aller trop loin.
Voyons dès à présent comment cela s'illustre dans la grande guerre de cette période : la guerre de Sept Ans.