Page 2 sur 9
IAvec la nation en armes, la contrainte du nombre se desserre : les armées deviennent nombreuses et remplaçables, et la guerre se rapproche de la guerre absolue
APar nature, la guerre tend vers l'extrême ; dans la réalité, des contraintes la retiennent, et au XVIIIe siècle, deux d'entre elles tiennent au peuple
1La guerre est une lutte où chacun veut imposer sa volonté à l'autre
Au XIXe siècle, Clausewitz théorise la guerre. Il part de l'image la plus simple : « la lutte entre deux hommes ». Dans une lutte, chacun cherche, par sa force, à terrasser l'autre et à briser sa résistance. D'où sa définition :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre I, chapitre 1 : « Qu'est-ce que la guerre ? »
La guerre est donc un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l'adversaire à se soumettre à notre volonté.
Pour lui, la guerre est donc un affrontement entre deux volontés. Chacun des combattants veut soumettre son adversaire à sa volonté. Pour ce faire, ils utilisent la force.
2Ce que fait l'un oblige l'autre à faire davantage : la montée aux extrêmes
Mais si le but est de briser la résistance de l'autre, jusqu'où faut-il aller ?
S'ils se retiennent, leur ennemi les vaincra s'il ne se retient pas. Celui qui l'emporte est celui qui réussit à surpasser l'autre de sa force. Clausewitz le dit en une phrase : « Tant que je n'ai pas renversé l'ennemi, j'ai à craindre qu'il ne me renverse ». Chacun craint d'être terrassé, donc chacun frappe plus fort, et l'autre en fait autant : c'est ce que Clausewitz appelle la réciprocité d'action.
Aussi, la force utilisée n'a pas de limites : s'il faut atteindre un degré de violence et de force inouï pour vaincre l'autre, alors cette force sera déchaînée, sinon l'autre nous vaincra. Ce mécanisme s'appelle la montée aux extrêmes.
Et la guerre qui irait jusqu'au bout de cette logique s'appelle la guerre absolue.
3Dans la réalité, des contraintes retiennent la guerre loin de l'extrême
Mais cette conception de la guerre n'est que théorique. Dans les faits, en pratique, la guerre est toujours contextuelle. Cela fait qu'il y a un certain nombre de facteurs qui viennent limiter le déchaînement de la force et la montée aux extrêmes. Clausewitz en nomme plusieurs :
la guerre n'éclate pas d'un coup, sans passé ;
elle ne se joue pas en un seul choc ;
sa décision n'est jamais définitive ;
une foule de petits obstacles, qu'il appelle le frottement, use les efforts ;
et surtout, elle poursuit un but politique, qui fixe jusqu'où il vaut la peine d'aller.
La guerre absolue reste donc un concept, que la réalité écarte presque toujours.
La guerre réelle est ainsi plus ou moins proche de l'extrême, selon les contraintes qui la retiennent.
4Au XVIIIe siècle, deux des contraintes qui retiennent la guerre tiennent au peuple
Au XVIIIe siècle, la guerre est retenue par plusieurs contraintes.
Par son but, d'ordinaire borné : une province, une place forte, un droit de succession.
Par les autres États, qui se coalisent dès que l'un d'eux devient trop fort.
Et par deux contraintes qui tiennent au peuple, et que la Révolution française va bouleverser.
La première : le peuple ne décide pas de la guerre. Ce sont le souverain et quelques ministres, son cabinet, qui la décident, pour des buts que la nation ne partage guère. La passion du peuple, qui peut pousser la guerre vers l'extrême, en reste donc à l'écart.
La seconde : le peuple ne fait pas la guerre, ou peu. Une telle guerre semble limitée par nature : on cherche à atteindre et à préserver des intérêts politiques, territoriaux et financiers, tout en ayant une armée professionnelle, fixe, qui est très coûteuse à entretenir. Une armée détruite est extrêmement difficile voire impossible à constituer de nouveau. Clausewitz le dit des souverains de ce siècle : « Hors de l'armée, en effet, point de salut, car il n'y avait plus rien et, une fois détruite, il n'était pas possible d'en créer une autre. »
Mais dans ces guerres du XVIIIe siècle, si on donne tout, on risque de brûler ses ressources militaires déjà extrêmement coûteuses. Cela mène à une guerre prudente : on ne livre bataille que lorsqu'on est presque sûr de la gagner, et après une victoire, on ne poursuit pas l'ennemi jusqu'au bout. C'est ce qu'on a vu à Leuthen et à Kunersdorf : des victoires qu'on ne peut pas exploiter.
5Avec la Révolution française, ces contraintes se desserrent
Clausewitz voit exactement le moment où ces contraintes se desserrent :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B : « De la grandeur du but et des efforts »
Les choses en étaient là lorsque la Révolution française éclata. L'Autriche et la Prusse, croyant arrêter le torrent, lui opposèrent inutilement leurs procédés mi-politiques et mi-militaires, et, tandis que l'on comptait à ce propos sur les armées affaiblies de l'époque, l'année 1793 vit tout à coup surgir la puissance militaire la plus formidable qu'on pût imaginer, celle d'un peuple de 30 000 000 d'habitants dont tous les hommes se considéraient comme citoyens de l'État et prenaient part à la guerre ! Sans nous occuper ici des circonstances dans lesquelles ce prodigieux événement s'est accompli, nous allons rechercher quelles en furent les conséquences au point de vue spécial de notre étude. Tous les citoyens prenant ainsi part à la guerre, ce n'était plus comme autrefois le Cabinet avec son armée mais bien la nation elle-même qui pesait de tout son poids dans le plateau de la balance. Les moyens à mettre en œuvre et les efforts à produire n'eurent donc plus de limites déterminées et par suite, l'adversaire n'ayant pas de contre-poids à opposer à l'énergie avec laquelle la guerre pouvait être conduite, le danger devint extrême pour lui.
C'est une rupture majeure que décrit ici Clausewitz. Les deux contraintes se desserrent ensemble. Le peuple, qui était tenu hors de l'État, en devient en principe le cœur : c'est en son nom qu'on gouverne et qu'on fait la guerre, et sa passion y entre. Et surtout, Clausewitz se concentre sur l'appareil militaire : la Nation participe désormais aux combats et cela fait qu'une des limites des guerres de cabinet devient presque caduque.
En effet, si ce ne sont plus seulement les armées de métier qui font la guerre, les effectifs peuvent être bien plus grands. La guerre limitée du XVIIIe siècle est en partie limitée à cause des contraintes matérielles et logistiques. La Nation en armes desserre cette contrainte, sans la lever tout à fait, ce qui fait que la guerre est moins susceptible d'être bornée et limitée.
Les deux contraintes qui tiennent au peuple
Au XVIIIe siècle
Le peuple ne décide pas de la guerre
Avec la Révolution, le peuple devient en principe le cœur de l'État : c'est en son nom qu'on gouverne et qu'on fait la guerre, et sa passion y entre.
Au XVIIIe siècle
Le peuple ne fait pas la guerre, ou peu
Avec la Révolution, la Nation participe désormais aux combats : les effectifs peuvent être bien plus grands, et cette contrainte se desserre, sans être levée tout à fait.
Mais que faut-il entendre exactement par « nation en armes » ?
Clausewitz écrit que « tous les hommes » prenaient part à la guerre. Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé, et pour bien comprendre la suite, il faut voir comment, concrètement, la nation a pris les armes.