Thèse 1.2Thèse 1.2

B La nation en armes : la défense de la patrie devient un devoir de tous les citoyens, et l'État peut appeler les jeunes hommes classe après classe

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IAvec la nation en armes, la contrainte du nombre se desserre : les armées deviennent nombreuses et remplaçables, et la guerre se rapproche de la guerre absolue

BLa nation en armes : la défense de la patrie devient un devoir de tous les citoyens, et l'État peut appeler les jeunes hommes classe après classe

1La nation devient souveraine : la guerre devient son affaire

En 1789, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen pose, dans son article 3, que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ». C'est ainsi que la souveraineté est transférée du roi à la Nation. Or, la souveraineté est étroitement liée au droit de faire la guerre. Aussi, si c'est désormais la Nation qui est souveraine, c'est à elle de décider de faire la guerre ou de ne pas la faire.

Une idée en découle : si la guerre est l'affaire de la nation, c'est peut-être à tous ceux qui s'en réclament de la défendre, qu'ils soient militaires ou non. Rousseau, philosophe des Lumières ayant eu une certaine influence sur les idées révolutionnaires, avait posé que « tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être par métier ».

Mais ce n'est qu'une idée de Rousseau, et en 1789, la plupart des Français ne veulent pas d'un service obligatoire : l'Assemblée repousse la proposition de la conscription. L'armée reste une armée de métier.

2Des volontaires à la levée en masse : on y vient par nécessité

Ce sont les dangers de la guerre qui font changer les choses, pas à pas.

En 1791, puis en 1792, après que l'Assemblée a proclamé « la patrie en danger », on lève des volontaires. Ils ne remplacent pas l'armée de métier : ils sont vus comme une force de complément.

En février 1793, la République, en guerre contre presque toute l'Europe, a besoin de plus d'hommes. Elle décrète une levée de 300 000 hommes. Mais l'obligation pèse sur chaque commune, et non sur chaque individu : chaque commune doit fournir un certain nombre d'hommes, et celui qui est désigné peut payer quelqu'un pour partir à sa place. Les hommes ne viennent pas : dans le Nord, en mai, il en manque encore plus d'un quart.

Le moment décisif est le décret de levée en masse du 23 août 1793 :

Décret de levée en masse

23 août 1793

Dès ce moment, jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places publiques, pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République.

Ce texte est la définition incarnée de la nation en armes : ce n'est plus une catégorie spécialisée de la population qui fait la guerre, mais la société entière, répartie par âge et par sexe, chacun assigné à une tâche de guerre.

Attention cependant à ne pas lire ce texte à la lettre. Dans les faits, seuls les hommes de 18 à 25 ans, célibataires ou veufs sans enfants, partent aux frontières.

Et il ne faut pas penser que la levée en masse dissout l'armée dans le peuple : elle met plutôt le peuple au service de l'armée. L'État capte et canalise la ressource démographique pour augmenter ses forces militaires.

3La loi Jourdan de 1798 : la conscription

La levée en masse est une mesure d'urgence, faite pour une seule fois : elle ne prévoit pas de renouveler les soldats chaque année. Dès que la situation se calme, les armées fondent, par les morts, les maladies et les désertions.

C'est pour cela que la loi Jourdan, votée le 5 septembre 1798, organise la conscription : tous les jeunes hommes d'une même classe d'âge sont inscrits, et l'État appelle chaque année ceux dont il a besoin. La loi pose en principe que « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». C'est elle qui règle le service militaire français pour près d'un siècle.

La conscription, ce n'est donc pas tout le peuple qui part à la guerre. Sous Napoléon, environ deux millions d'hommes rejoignent l'armée, soit à peu près quatre inscrits sur dix, mais beaucoup désertent ou se cachent, et à partir de 1802, les plus riches peuvent payer un remplaçant. L'historien Michel Auvray le résume d'une formule : c'est « un peuple sous les armes et non un peuple en armes ».

On peut donc voir la conscription naître par degrés :

DateMesureQui part ?Est-ce une obligation ?
Avant 1789Armée de métier ; milice tirée au sort dans les villagesDes engagés, payés ; quelques miliciensNon, sauf pour la milice, détestée
1791-1792Bataillons de volontaires nationauxDes volontaires, en complément de l'arméeNon
Février 1793Levée de 300 000 hommesUn nombre d'hommes fixé pour chaque commune ; un homme désigné peut payer un remplaçantPour la commune, pas pour l'individu
Août 1793Levée en masseLes célibataires et veufs sans enfants de 18 à 25 ansOui en principe, une seule fois, pour l'urgence ; dans les faits, beaucoup y échappent
1798Loi Jourdan : la conscriptionTous les jeunes hommes sont inscrits ; l'État appelle chaque année ceux dont il a besoinOui, chaque année, par classe d'âge
Sous NapoléonConscriptionLes conscrits appelés ; les plus riches peuvent payer un remplaçant, ce qu'une loi autorise en 1802Oui, mais on peut s'en racheter

Clausewitz voit lui-même ces degrés, et il en ajoute un dernier. Dans le chapitre que son traducteur intitule « La nation en armes », il écrit que l'accroissement de la guerre, « en raison des énormes effectifs des armées modernes, a tout d'abord conduit au système actuel des réquisitions, puis au service obligatoire général », et qu'il paraît mener enfin « à l'armement en masse des populations ». Pour lui, la nation en armes, au sens le plus fort, est ce dernier degré : tout un peuple armé pour défendre son territoire, au-delà de l'armée. Il ouvre le chapitre ainsi :

Extrait de Clausewitz

De la guerre, livre VI, chapitre 26 : « La nation en armes »

Le XIXe siècle a produit le phénomène, jusqu'alors inconnu de l'Europe civilisée, de l'organisation armée des populations.

Retenons donc une définition simple.

La nation en armes, c'est le principe selon lequel la défense de la patrie est un devoir de tous les citoyens, et non plus le métier de quelques-uns ; dans les faits, ce devoir s'applique par la conscription, qui permet à l'État d'appeler chaque année une partie des jeunes hommes du pays.

L'armée de métier ne disparaît pas : elle encadre ces conscrits. C'est ce sens courant que retient cette thèse ; le peuple armé qui se soulève, le sens fort de Clausewitz, apparaît plus loin avec l'Espagne.