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IAvec la nation en armes, la contrainte du nombre se desserre : les armées deviennent nombreuses et remplaçables, et la guerre se rapproche de la guerre absolue
CCe que change le nombre : une armée qu'on peut remplacer, et donc qu'on peut risquer
1Des effectifs jamais vus
La conséquence la plus visible est le nombre. Grâce à la levée en masse, avant même la loi Jourdan, l'armée française compte en 1794 environ 730 000 hommes réellement sous les armes, anciens soldats de métier, volontaires et requis réunis : un chiffre jamais atteint en Europe jusque-là. Sous l'Empire, avec les contingents de ses alliés, elle dépasse le million d'hommes.
Parce que les armées grossissent, les batailles changent d'échelle. Avant 1790, il était rare de voir plus de 100 000 hommes s'affronter sur un même champ de bataille ; il y en a 300 000 à Wagram en 1809, et environ 500 000 à Leipzig en 1813. L'échelle des batailles est au moins multipliée par trois.
- Avant 1790
- Rarement plus de 100 000 hommes sur un même champ de bataille
- Wagram, 1809
- 300 000 hommes
- Leipzig, 1813
- Environ 500 000 hommes
Il faut pourtant être précis sur ce qui est nouveau, et à chaque date. Ce n'est pas la taille d'une armée à un moment donné : en 1709, au plus dur de la guerre de Succession d'Espagne, Louis XIV avait réuni environ 600 000 hommes pour 20 millions d'habitants, et en 1794, la République en compte environ 730 000 pour 28 millions, à peu près dans la même proportion. Ce n'est pas non plus l'obligation de servir en elle-même : la monarchie tirait déjà au sort des miliciens dans les villages, et la Prusse appelait des hommes dans chaque canton.
Ce qui est nouveau, c'est d'abord, en 1793, le principe : l'obligation pèse sur l'individu, au nom d'un devoir de tous les citoyens. Puis, en 1798, sa régularité : tous les jeunes hommes sont inscrits, et l'État peut en appeler chaque année. C'est cette régularité qui permet à Napoléon de lever des classes entières pendant quinze ans.
2Une armée remplaçable, qu'on peut donc risquer
C'est là que la contrainte se desserre. Au XVIIIe siècle, une armée détruite se remplaçait très difficilement : il fallait donc la ménager.
Avec la conscription, les soldats perdus se remplacent par la classe d'âge suivante.
Mais ce remplacement se fait en nombre plus qu'en qualité : un conscrit de dix-neuf ans ne vaut pas un vétéran, et il faut des années pour former un bon officier ou un cavalier.
Dès lors, on peut chercher la bataille, et une fois la bataille gagnée, on peut poursuivre l'ennemi jusqu'à le détruire, au lieu de s'arrêter pour préserver ses troupes.
L'historien Bruno Colson, spécialiste de Napoléon, explique que ce réservoir d'hommes permettait aux Français « de mener des guerres prolongées, des attaques brutales et souvent coûteuses » : ils pouvaient « faire moins attention aux pertes ».
3Des buts plus grands : renverser l'adversaire
Avec des moyens beaucoup plus grands, on peut viser beaucoup plus loin. On ne se bat plus seulement pour une province qu'on échangera dans un traité : on se bat pour renverser l'adversaire.
Or, pour Clausewitz, c'est le but politique qui fixe les efforts de la guerre : quand ce but devient de dominer l'Europe ou d'abattre un régime, il appelle des moyens immenses ; et quand la nation tout entière prend part à la guerre, ces moyens n'ont plus, comme l'écrit Clausewitz, de « limites déterminées ».
S'y ajoute ce que la nation apporte avec elle : sa passion. Quand c'est la nation qui fait la guerre, elle la fait aussi pour défendre et répandre ses idées. Or, l'ennemi est l'ennemi d'un principe, d'une valeur, et cela ne se négocie pas comme se négocie une province.
Clausewitz en tire la conclusion :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
C'est ainsi que depuis Bonaparte, chez les Français d'abord puis partout en Europe, la guerre devint un intérêt national et, changeant de nature ou pour mieux dire revenant à sa vraie nature, se rapprocha beaucoup de son concept absolu. Les moyens à y mettre en œuvre n'eurent plus désormais de limites déterminées et ne dépendirent plus que de l'énergie et de l'enthousiasme des gouvernements et des peuples. L'étendue des ressources, la grandeur des résultats à atteindre et l'exaltation des esprits imprimèrent une extrême vigueur à l'action. Le renversement de l'adversaire devint le but unique de la lutte et, la guerre une fois commencée, on ne s'arrêta plus pour traiter qu'après avoir réduit l'ennemi à l'impuissance.
Faut-il en conclure que la guerre échappe désormais à la politique ?
Clausewitz répond que non (De la guerre, livre VIII, chapitre 6 B), et c'est ce qui rattache ce moment au jalon du programme. Si la guerre s'est rapprochée de son concept absolu, écrit-il, c'est « non pas que le gouvernement français se fût en quelque sorte émancipé et débarrassé des lisières de la politique, mais parce que la Révolution avait changé les bases mêmes de la politique ».
La guerre reste donc la continuation de la politique : c'est la politique qui a changé, et la guerre a changé avec elle.
Il en tire même une leçon sur les vaincus : si les Français ont connu vingt ans de victoires, ils le doivent « en grande partie à la politique défectueuse de leurs adversaires », qui n'avaient pas compris ce qui changeait.
- Le nombre
- Environ 730 000 hommes réellement sous les armes en 1794 ; plus d'un million sous l'Empire, avec les contingents des alliés
- Le remplacement
- Les soldats perdus se remplacent par la classe d'âge suivante
- Le risque
- On peut chercher la bataille, et poursuivre l'ennemi jusqu'à le détruire
- Le but
- On se bat pour renverser l'adversaire
4Se rapprocher de la guerre absolue n'est pas l'atteindre
Clausewitz pèse ses mots : la guerre « se rapprocha beaucoup » de son concept absolu, mais elle ne l'atteint pas. Une contrainte s'est desserrée, celle du nombre, mais d'autres demeurent.
Le frottement, d'abord : les distances, l'hiver, la faim, la maladie usent les armées de masse comme elles usaient les armées de métier.
Les armes, ensuite : on se bat encore avec les fusils et les canons de la fin du XVIIIe siècle.
L'équilibre entre les puissances, enfin : contre l'État qui devient trop fort, les autres se coalisent encore, et, réciprocité d'action oblige, ils prennent eux aussi les armes en masse.
Aussi, les guerres napoléoniennes se sont rapprochées de ce concept de la guerre absolue sans pour autant pleinement la réaliser.
Les historiens en débattent encore.
L'Américain David Bell a appelé ces guerres « la première guerre totale », dans un livre de 2007 : une guerre qui mobilise toute la société et ne distingue plus les civils des combattants, celle de la thèse 1.3.
D'autres le contestent. Pour Bernard Gainot, la mobilisation de l'an II, rapportée à la population, n'est guère plus forte que celle de la guerre de Succession d'Espagne, sous Louis XIV, comme on l'a vu.
Pour Bruno Colson, résume l'historienne Annie Crépin, les guerres napoléoniennes « ne furent pas des guerres totales, même si elles les annoncent ».
Voyons dès à présent comment cela s'illustre dans les guerres de la Révolution, puis dans celles de Napoléon.