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IIDes guerres de la Révolution à la chute de Napoléon, la guerre se rapproche de la guerre absolue sans l'atteindre : elle peut aller jusqu'à détruire une armée, démembrer un État et renverser un souverain
DLes autres peuples prennent les armes à leur tour
Mais la nation en armes n'appartient plus à la France. Clausewitz, qui a quitté l'armée prussienne pour servir la Russie en 1812, le raconte :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VIII, chapitre 3 B
La réaction cependant se produisit encore en temps utile. En Espagne la guerre devint spontanément populaire. En 1809 l'Autriche donna l'exemple d'efforts exceptionnels en formant des réserves et des landwehrs, créations qui approchaient du but et dépassaient tout ce que cet État avait fait jusqu'alors. En 1812 la Russie imita l'Espagne et l'Autriche ; les dimensions colossales de l'empire permirent, en outre, non seulement de tirer parti de dispositions prises trop tardivement, mais encore d'en augmenter considérablement l'effet, et le succès fut éclatant. En Allemagne ce fut la Prusse qui se releva la première ; elle appela le peuple à la guerre et, avec moitié moins d'habitants, sans argent et sans crédit, elle parvint à mettre en ligne deux fois plus de monde qu'en 1806. Le reste de l'Allemagne suivit plus ou moins vite cet exemple, et l'Autriche, enfin, reparut sur la scène, bien qu'avec des forces moins considérables qu'en 1809. C'est ainsi qu'en 1813 et 1814, si l'on fait entrer dans le calcul tout ce qui d'une façon ou de l'autre prit part à ces deux campagnes, l'Allemagne et la Russie purent enfin opposer un million d'hommes environ à la France.
Ce n'est que lorsque les autres Nations ont pris les armes à leur tour que l'armée française a pu être vaincue en Allemagne et en Russie. Clausewitz le constate en termes généraux : « toutes les nations ont été entraînées à suivre l'exemple de celle d'entre elles qui, sortant la première des anciennes limites conventionnelles, a su tirer un si puissant parti des réquisitions et des gros effectifs ».
1L'Espagne : un peuple contre une armée
En 1808, Napoléon veut contrôler l'Espagne, alliée de la France, pour en fermer les ports au commerce britannique et y placer un roi de sa famille ; ses troupes y sont déjà entrées. Il convoque à Bayonne, en France, le roi d'Espagne et son fils, qui se disputent le trône. Le 2 mai 1808, quand les derniers membres de la famille royale quittent Madrid pour les rejoindre, la ville se soulève contre les Français ; la révolte est réprimée. Quelques jours plus tard, à Bayonne, Napoléon obtient l'abdication du roi et de son fils, et place sur le trône son propre frère, Joseph. Alors la révolte gagne tout le pays.
En juillet, à Bailén, c'est encore une armée régulière espagnole, commandée par le général Castaños, qui encercle une armée française d'environ 18 000 hommes et l'oblige à capituler. Le coup a un grand retentissement en Europe : une armée de Napoléon s'est rendue en rase campagne.
Ensuite, la guerre change de forme. Des bandes armées, de paysans, de prêtres, d'anciens soldats, harcèlent les Français, attaquent les convois, tuent les isolés, puis disparaissent dans le pays. C'est la petite guerre, la guérilla, le mot espagnol pour « petite guerre ». Un peuple, au nom de la nation et de la religion, prend les armes contre une armée régulière et l'épuise, la met en difficulté.
Pour tenir le pays, Napoléon doit y laisser jusqu'à plus de 300 000 soldats, dont une grande partie occupée à garder les routes, face aux guérilleros et à l'armée britannique de Wellington. Le système de guerre de Napoléon était conçu pour lutter contre d'autres armées régulières, mais il était impuissant contre des acteurs irréguliers, contre la guerre du peuple.
Clausewitz décrit ce que fait un peuple insurgé à une armée d'invasion, dans le chapitre « La nation en armes » :
Extrait de Clausewitz
De la guerre, livre VI, chapitre 26 : « La nation en armes »
Obéissant à une loi semblable à celle qui régit le phénomène de l'évaporation, l'insurrection agit en raison de la surface. Plus l'invasion occupe d'espace, plus les populations ont de points de contact avec elle, et plus grande devient l'action du soulèvement de ces populations. Cette action mine graduellement les bases sur lesquelles repose la puissance de l'ennemi. Comme une combustion sourde, elle poursuit lentement son œuvre, et, par ce fait même, crée un état de tension incessante qui épuise l'élément sur lequel elle s'acharne.
À Sainte-Hélène, Napoléon l'aurait reconnu devant Las Cases, qui rapporte ses propos : « Cette malheureuse guerre d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France. » C'est une conséquence que la France n'avait pas prévue : l'idée d'une nation qui prend les armes pour se défendre se retourne contre elle.
2La Prusse refait son armée sur le modèle de son vainqueur
Le cas de la Prusse est le plus frappant. La Prusse, écrasée à Iéna-Auerstedt en 1806 avec son armée de métier, dont le modèle est le même que celui de l'Ancien Régime, comprend qu'elle ne survivra qu'en copiant l'armée française.
Dès juillet 1807, le roi confie la réorganisation de l'armée à une commission présidée par le général Scharnhorst. Autour de lui, un groupe de réformateurs, Gneisenau, Boyen, Grolman, puis, à son retour de captivité, Clausewitz lui-même. Ils changent l'armée en profondeur : les grades d'officier, tenus jusque-là presque tous par des nobles, s'ouvrent aux bourgeois en 1808, et l'avancement doit dépendre du mérite ; les châtiments corporels sont presque abolis.
Il reste une difficulté : en 1808, une convention imposée par Napoléon interdit à l'armée prussienne de dépasser 42 000 hommes. Les réformateurs la contournent par un système de rotation : chaque compagnie renvoie régulièrement chez eux quelques soldats formés et en instruit de nouveaux à leur place. L'armée reste petite sur le papier, mais le nombre d'hommes qui savent se battre grandit. Le nombre d'hommes, qui faisait la force de la France, devient la ressource que la Prusse prépare en secret.
En 1813, la Prusse se retourne contre Napoléon. Elle crée une armée de réserve pour défendre le pays, puis, en avril, appelle tous les hommes valides qui ne sont pas déjà enrôlés. Elle peut ainsi aligner plus de 250 000 hommes en 1813, et lors des guerres de libération, elle mobilise le sentiment national allemand contre l'occupant français. La guerre finie, la loi du 3 septembre 1814 fait de la conscription la règle : tout homme de vingt ans révolus est soumis à l'obligation de défendre la patrie.
La nation en armes, née à Valmy, avec le cri « Vive la nation ! », contre les rois, revient une vingtaine d'années plus tard contre son inventeur, portée par ceux-là mêmes qu'elle avait d'abord vaincus.
- 14 octobre 1806L'armée prussienne écrasée à Iéna et à Auerstedt
- Juillet 1807Une commission présidée par Scharnhorst réorganise l'armée
- 1808Les grades d'officier s'ouvrent aux bourgeois ; une convention plafonne l'armée à 42 000 hommes, et les réformateurs la contournent par un système de rotation
- 1813La Prusse se retourne contre Napoléon et aligne plus de 250 000 hommes
- 3 septembre 1814La conscription devient la règle
3Leipzig : la bataille des Nations
Du 16 au 19 octobre 1813, à Leipzig, moins de 200 000 soldats de Napoléon affrontent plus de 300 000 Russes, Autrichiens, Prussiens et Suédois : environ un demi-million d'hommes sur un même champ de bataille. On l'appelle la « bataille des Nations ». En quatre jours, les deux camps perdent ensemble près de 100 000 hommes. Napoléon est vaincu et doit quitter l'Allemagne.
À Leuthen, en 1757, il y avait environ 100 000 hommes en tout. À Leipzig, il y en a cinq fois plus.
Ce sont désormais, des deux côtés, des armées de masse.